JOUKOVSKI (V. A.)


JOUKOVSKI (V. A.)
JOUKOVSKI (V. A.)

Poète russe de la première moitié du XIXe iècle, prédécesseur et ami de Pouchkine, Joukovski a introduit le romantisme européen en Russie. Devenu célèbre par ses ballades, la musicalité de son vers et quelques poèmes patriotiques, il est resté l’un des meilleurs poètes traducteurs de Russie.

Entre la poésie grandiose et officielle de Derjavine et celle de Pouchkine, l’œuvre de Joukovski a été le chaînon indispensable. Romantique? On en discute. «Expression du XVIIIe siècle finissant», il a su incarner une certaine «mentalité poétique européenne», selon le mot de M. Ehrhard. Par là, il a été le «Christophe Colomb» de la littérature russe (V. G. Biélinski) grâce à ses dons de traducteur et à sa maîtrise des ressources musicales de la langue. Aujourd’hui encore, son œuvre s’impose par des qualités qui lui sont intrinsèques: ses poèmes lyriques par la discrétion du ton, la subtilité des rythmes, la qualité de l’idéalisme gardent toujours pour quelques-uns une force émotive et poétique unique, de M. I. Lermontov à V. S. Soloviev et A. A. Blok.

Une existence romantique

Né d’un père de vieille noblesse, Afanase Bounine, et d’une captive turque, Vassili Andréïévitch Joukovski – qui porte le nom d’un parrain – est élevé dans un grand domaine seigneurial des environs de Toula. Enfant rêveur et porté à l’introspection, il vit replié sur lui-même et souffre de sa situation d’enfant illégitime. Il fait d’excellentes études, en langues vivantes surtout, à la pension noble de l’université de Moscou, vraie pépinière d’écrivains. Le cercle de ses amis est proche des traditions de N. I. Novikov, de N. M. Karamzine et des traditions de la franc-maçonnerie à tendance mystique: on y a le culte de la science et de la religion, d’une vertu fondée sur la sensibilité autant que sur la raison. De 1802 à 1815, c’est une longue période de travaux solitaires, interrompue seulement par deux années à Moscou et par la campagne de 1812. Sa vie privée est malheureuse: mort d’amis, amour contrarié, maladies. Devenu célèbre, il sera longtemps lecteur et précepteur attaché à la famille impériale et usera de son influence en faveur d’écrivains en difficulté. Il meurt en Allemagne, où il s’était établi depuis 1841.

De la traduction à la création

Historiquement, l’œuvre de Joukovski se place au confluent de plusieurs courants: classicisme vieillissant, sentimentalisme, romantisme. Ses ballades le feront considérer comme l’introducteur, en Russie, du romantisme et en feront la cible des «classiques», tenants de l’amiral A. S. Chichkov. C’est pour le défendre que sera fondée une célèbre société littéraire, l’Arzamas, à laquelle appartiendra Pouchkine. Mais la jeune génération attendra en vain de Joukovski un renouvellement de ses sources d’inspiration et un approfondissement de la notion du romantisme; il restera à l’écart des problèmes de la nouvelle littérature, admiré mais fidèle à lui-même et à son génie poétique.

C’est une traduction de la fameuse Élégie écrite dans un cimetière de campagne de Thomas Gray qui marque, de l’avis de Joukovski même, le début de sa carrière littéraire (1801). On y trouve les thèmes ordinaires du sentimentalisme: réflexions sur la mort, souci des humbles, goût des paysages mélancoliques reflétant l’état d’âme du poète. Ils n’abandonneront jamais son œuvre et se mêleront à l’apport romantique.

Après quelques œuvres marquées par l’influence de Karamzine et de Gray, se produit un événement littéraire considérable: en 1808, Joukovski édite sa première ballade, Lioudmila (Ljudmila ), adaptation de la Lénore de Gottfried August Bürger. Avec Lioudmila , c’est le romantisme qui est révélé aux Russes: l’enthousiasme est indescriptible, les imitations et les parodies innombrables. Pour la première fois, à un fantastique purement extérieur et événementiel est substitué un fantastique baigné de lyrisme, qui reflète l’état d’âme des héros. Le caractère national (narodnost’ ) de l’œuvre reste superficiel: seuls quelques détails concrets transposent le Moyen Âge allemand en une vieille Russie en trompe-l’œil, et huit ans plus tard de jeunes écrivains en feront le reproche à l’auteur. Mais les qualités plastiques du vers, une douceur presque élégiaque mêlée aux émotions fortes du fantastique «sépulcral», la révélation du Moyen Âge très poétisé ont donné un ton nouveau à la poésie russe.

Joukovski restera en Russie le grand maître de la ballade. En 1809, il adapte la Cassandre de Schiller, première ballade d’une série consacrée à des thèmes antiques. En 1812, paraît une nouvelle version de la Lénore de Bürger, Svetlana , dont le succès égale celui de Lioudmila . Le caractère russe de l’œuvre est beaucoup plus net, grâce à une description précise de coutumes folkloriques et à l’utilisation de motifs de chants populaires. Même succès avec une autre ballade célèbre. Les Douze Vierges endormies (Dvenadcat’spjaš face="EU Caron" カih dev , 1817), où Joukovski transpose sur les bords du Dniepr un thème chrétien proche du Graal.

L’année de Svetlana est aussi celle de l’invasion napoléonienne et du poème Un chanteur dans le camp des guerriers russes (Pevec vo stane russkih voinov ), la meilleure œuvre littéraire inspirée par 1812, avec les fables d’Ivan Krylov. En dépit de quelques influences occidentales (Le Barde de Gray, par exemple), c’est une œuvre authentiquement russe par son souffle patriotique et sa langue, vigoureuse et concise. L’enthousiasme est à son comble avec une épître À l’empereur Alexandre (Imperatoru Aleksandru Poslanie , 1814), qui donne une expression de l’extraordinaire popularité du tsar, et vaut à Joukovski la faveur de la famille impériale.

Cette inspiration officielle sera vite tarie et Joukovski n’écrira pas la grande épopée nationale qu’on attendait de lui. Son idéalisme chrétien est plus proche d’un registre intimiste. À Eschine, qui a cherché en vain le bonheur dans le monde, il préfère Théon, résigné au malheur et consolé par l’idée de l’au-delà (Teon i Eskhin , 1814, Théon et Eschine ). C’est à ce thème de la mort consolatrice qu’on doit l’un des plus beaux poèmes, L’Élégie sur la mort de la princesse de Würtemberg .

Mais sa vraie source d’inspiration, Joukovski la trouve dans la traduction. C’est pour lui une re-création, aussi difficile que la création même, et, de fait, il serait impossible ou artificiel de distinguer chez lui entre les traductions et les œuvres originales. Qu’il s’agisse du Dit d’Igor’ , du Prisonnier de Chillon de Byron, de La Pucelle d’Orléans de Schiller ou de contes populaires, sa langue riche, souple et sonore reste merveilleusement adaptée à son objet. L’évolution ultérieure du poète – à partir de 1834, il préfère aux pièces lyriques les longs poèmes narratifs et le vers blanc, hexamètre ou pentamètre ïambique, à la virtuosité métrique – confirmera ces qualités. L’œuvre capitale des dernières années est la traduction de L’Odyssée (1842-1848), dont la beauté reste insurpassée.

En 1812, le vieux poète Gavrila Romanovitch Derjavine léguait sa lyre à Joukovski; celui-ci, à la parution de Rouslan et Lioudmila (1820) de Pouchkine, envoyait au jeune auteur son portrait, avec la dédicace: «À l’élève vainqueur le maître vaincu.»

Encyclopédie Universelle. 2012.

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